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Cinquante-deux ans. Cinquante-deux ans que notre drapeau n’avait pas défié le regard du monde sur la plus grande scène du football universel. Cinquante-deux ans que l’écho de notre hymne national, la Dessalinienne, n’avait pas fait vibrer les travées d’un mondial masculin.

Pendant plus d’un demi-siècle, nous avons été réduits à prêter nos cœurs et nos passions à d’autres tuniques : le jaune et vert du Brésil, le bleu et blanc de l’Argentine, comme si nous étions une nation spectatrice, un peuple sans couleurs propres à défendre.

Pourtant, s’il est une terre qui vibre pour le ballon rond et le spectacle, c’est bien la nôtre.

Cette année, la nature et le destin ont été d’une clémence infinie envers nous. Ils nous ont fait don d’un alignement de planètes exceptionnel. Ils nous ont donné le génie planétaire de *Melchie Dumornay, la fougue et la promesse de Ariana Milagro Lafond, l’éloquence de * Abigail Alexandre et une sélection nationale unie sous le même maillot.

Dieu et les ancêtres nous envoyaient là des ambassadeurs hors du commun. Ils possédaient l’arme absolue pour franchir les lignes de front, traverser les cités, pénétrer les zones dites « de non-droit » et porter, d’une seule voix, un message de paix, de réconciliation et d’unité nationale, tant à l’intérieur de nos frontières qu’aux yeux du monde entier.

Regardons la vérité en face : nous n’en avons pas profité. Le contraste est saisissant, presque insultant : Melchie Dumornay est honorée avec faste par le Sénat français, applaudie par l’étranger, tandis que chez nous, aucun de nos dirigeants, aucun de nos citoyens n’a pu l’approcher ou immortaliser sa présence par une simple photo officielle.

Nous n’avons pas su nous mettre à la hauteur de nos engagements et du talent de nos enfants. Car il faut le savoir et le comprendre : de telles occasions, des moments de grâce d’une telle puissance symbolique, la vie ne nous les offre que tous les cinquante ans.

Le train de l’histoire est passé, et nous sommes restés sur le quai.

Si nous avions eu une once d’intelligence, de patriotisme et de leadership, nous aurions utilisé la lumière de ces ambassadeurs pour panser nos plaies. Dumornay, forte de son parcours, aurait pu lancer un appel vibrant aux gangs armés, leur exigeant de déposer les armes pour laisser grandir les talents des cités ; car sa propre vie de superstar n’a pu commencer que parce qu’à son époque, il existait encore un minimum de sécurité pour fouler un terrain en Haïti.

Ariana et Abigaël auraient pu prêter leur voix puissante pour porter un message national contre le viol barbare de nos jeunes filles dans les quartiers. Nos Grenadiers, par leur seule aura, auraient pu devenir les parrains d’un pacte de paix et d’un cessez-le-feu historique.

L’erreur monumentale a été de laisser voyager nos athlètes comme une équipe ordinaire, désincarnée de sa mystique.

Comment a-t-on pu les laisser partir sans leur faire toucher les pierres séculaires de la Citadelle Henry ? Comment a-t-on pu manquer de les asseoir sur la place de Vertières pour respirer l’héroïsme ? Avant la bataille finale de 1803, Capois-la-Mort et ses hommes s’étaient lavés à la rivière Lacaille, au dos de Vilokan, pour sceller leur pacte avec le destin.

Nos jeunes, eux, sont partis sans ce ressourcement spirituel, sans que le peuple en liesse ne puisse les honorer et communier avec eux sur la place du Champ-de-Mars.

Chaque nation célèbre son génie en fonction de sa culture et de ses racines. En privant nos joueurs de ce pèlename mémoriel, nous avons agi comme un peuple amnésique, une nation sans repères. Parce que nos élites ont manqué de réflexe, Haïti a raté ces chances uniques. Les projecteurs du monde finiront par s’éteindre, et notre peuple, lui, continue de patauger dans la crasse, la peur et l’insécurité.

Le rendez-vous institutionnel a été lamentablement manqué.

Mais le rendez-vous du cœur, lui, demeure intact entre ces jeunes et leur terre d’origine. Que le Dieu de l’univers et les mânes de nos ancêtres veillent sur nos vaillants ambassadeurs. Qu’au-delà des tactiques et des pelouses, ils se souviennent que le sang qui coule dans leurs veines est celui des titans de 1803. Allez, et faites flotter notre bicolore plus haut que les frontières !

Honneur et Respect à nos Ambassadeurs ! Vive Haïti !

Dr Evallière Beauplan,
Coord. du MOLHA

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