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C’est dimanche matin, très tôt, que j’ai reçu cette émission, en ma qualité d’abonné à Haïti Inter. J’ai donc pris le temps de suivre l’interview dans son entièreté.

Je ne connais pas personnellement M. Richard Coles. Je ne parlerai donc ni de l’homme, ni de ses intentions profondes. Mais après l’avoir écouté attentivement, j’ai cru y déceler un mélange de vérités, d’émotions, d’assurance parfois excessive et, surtout, une connaissance du pays qui m’a paru incomplète, approximative, parfois même déconnectée de certaines réalités historiques haïtiennes.

Depuis, mes pensées n’ont cessé de s’agiter. J’ai senti la nécessité de prendre la parole, non par esprit de contradiction, encore moins par goût de polémique, mais par devoir de conscience. Car, au-delà de nos différences de parcours, de position sociale ou de lecture du réel, il existe au moins une chose que M. Coles et moi avons en commun : Haïti.

Des vérités qu’il faut reconnaître.

Oui, M. Coles a dit certaines vérités. Il n’est pas trop tard pour bien faire. Il n’est jamais trop tard pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être. Il faut l’admettre : une partie du secteur privé haïtien a trop souvent joué un double jeu. Elle a voulu les avantages de l’État sans toujours accepter les devoirs envers la nation. Elle a revendiqué la stabilité sans contribuer suffisamment à la justice sociale. Elle a demandé l’ordre, mais a parfois prospéré dans le désordre.

Il faut avoir le courage de le dire : le secteur privé des affaires n’a pas toujours joué son rôle historique. Il n’a pas toujours donné à César ce qui appartenait à César. Et pendant que César s’affaiblissait, pendant que l’État se vidait de sa substance, pendant que le peuple s’enfonçait dans la misère, certains intérêts privés ont continué à négocier leur survie, leur confort et leur domination.

Aujourd’hui, nous payons tous le prix de cette longue irresponsabilité collective. Le pays se défait sous nos yeux. L’État recule, la violence avance, les institutions se taisent, la population souffre, et ceux qui ont longtemps profité des failles du système découvrent, parfois avec effroi, que l’effondrement finit toujours par atteindre même ceux qui croyaient pouvoir s’en protéger.

Des émotions, oui, mais aussi des angles morts.

L’interview de M. Coles était traversée par beaucoup d’émotions. Il a cité des noms. Il a exprimé des frustrations. Il a parfois semblé régler des comptes avec certains de ses pairs, ou du moins prendre ses distances avec une partie du secteur privé auquel il appartient pourtant, qu’il le veuille ou non.

Il a parlé de division. Pour ma part, je crois déceler une soustraction dans ses dits. Car en Haïti, beaucoup ne se divisent pas seulement : ils se retirent, ils se mettent à l’écart, ils se soustraient à leurs responsabilités. On se soustrait à l’impôt. On se soustrait au débat public. On se soustrait à la solidarité nationale. On se soustrait à la vérité historique. Puis, lorsque le pays brûle, chacun cherche à désigner l’incendiaire.

Mais entre l’arbre et l’écorce, je ne mettrai pas le doigt. Les querelles internes du secteur privé ne m’intéressent que dans la mesure où elles éclairent la tragédie nationale. Ce qui m’importe, ce n’est pas de savoir qui, dans ce secteur, a raison contre qui. Ce qui m’importe, c’est de comprendre pourquoi un pays aussi riche en intelligence, en mémoire, en culture et en courage a pu être ainsi livré à la désorganisation, à la prédation et à l’impuissance publique.

L’accent d’arrogance.

Il y avait aussi, dans cette interview, un accent d’arrogance. Une manière de parler du pays comme si tout était à refaire à partir d’une table rase et que l’heure est venue pour le secteur privé de Mr Coles de monter au créneau. Comme si aucun Haïtien, avant aujourd’hui, n’avait pensé, écrit, proposé, rêvé ou structuré une vision pour ce pays.

Il est vrai que nos dirigeants politiques ont souvent manqué de cohérence, de continuité et de méthode. Il est vrai que les plans se sont souvent perdus dans les tiroirs, dans les changements de gouvernement, dans les ambitions personnelles ou dans les logiques de clan. Mais on ne peut pas dire qu’Haïti n’a jamais produit de visions.

Leslie Manigat avait une pensée de l’État. René Théodore portait une certaine lecture nationale et sociale du pays. Marc Bazin, avec le Livre blanc, avait proposé une esquisse de réforme sérieuse. Plus près de nous, le docteur Sauveur Pierre Étienne, comme candidat à la présidence, avait présenté un projet structuré, ambitieux, moderne, profondément réfléchi. On ne peut non plus négliger les travaux du Dr Edlyn Dorismond autour du problème haïtien, ceux de Docteur Sabine Lamour qui donnent du relief au féminisme haïtien et pourquoi pas le syndrome du transplanté d’Alin Louis Hall qui explique notre déconnexion trop souvent affirmée.

Jeter tout cela d’un revers de main, comme si rien n’avait existé avant une inspiration venue d’ailleurs, relève d’un réflexe ancien et dangereux : celui qui consiste à croire que le salut d’Haïti viendra toujours de l’extérieur, d’un modèle importé, d’un expert étranger, d’un plan Attali ou d’un schéma conçu loin des douleurs concrètes du peuple haïtien.

Or Haïti n’a pas seulement besoin de plans. Haïti a besoin de mémoire, de méthode, de courage politique, de rupture morale et de justice sociale. Un plan sans enracinement historique n’est qu’un document de plus. Une vision sans connaissance intime du pays devient vite une illusion technocratique.

Le secteur privé : le vrai nœud du problème

M. Coles a parlé du secteur privé des affaires. Mais il me semble qu’il n’a pas suffisamment nommé ce secteur privé qui, depuis longtemps, a fait main basse sur le pays. Pas seulement un secteur privé qui commerce, investit ou produit ; mais un secteur privé qui influence, capture, oriente, bloque, finance, impose, contourne et parfois gouverne sans jamais se soumettre au verdict populaire.

C’est là que le débat doit aller. Non pas vers une critique superficielle des « hommes d’affaires », mais vers une analyse profonde de la relation historique entre l’État haïtien et les intérêts privés.

À ce propos, j’aimerais rappeler, sinon porter à l’attention de M. Coles, les travaux du Dr Carlo Avierl Célius, qui a montré avec force combien l’État haïtien, dès sa naissance, a été traversé par des logiques d’appropriation privée. L’État, dans notre histoire, n’a pas toujours été l’instrument du bien commun. Il a souvent été traité comme une propriété, une rente, un espace de privilèges, un mécanisme d’accumulation et de domination.

Dans la même veine, Roger Dorsinville avait raison de rappeler que la question du peuple a toujours été traitée en parent pauvre. Le peuple haïtien a souvent été invoqué, rarement servi. On parle en son nom, on gouverne au-dessus de lui, on négocie sans lui, on décide contre lui, puis on s’étonne que la nation se fracture.

Il faut revenir à cette vérité essentielle : Haïti ne s’est pas seulement effondrée parce que l’État est faible. Haïti s’est effondrée parce que l’État a été affaibli, capturé, contourné, méprisé, parfois volontairement maintenu dans l’incapacité d’agir. Et dans ce processus, une partie du secteur privé porte une responsabilité historique majeure.

L’histoire comme rappel nécessaire

Je suggérerais volontiers à M. Coles de scruter davantage notre histoire. Non par goût de l’érudition, mais parce que l’histoire d’Haïti explique beaucoup de ses blocages actuels.

Se souvient-on du président Sylvain Salnave, qui avait envisagé un magasin de l’État afin de diminuer la souffrance du peuple face aux abus du commerce privé ? Ce seul exemple montre que la tension entre l’intérêt public et les intérêts marchands ne date pas d’hier. Elle traverse toute notre histoire nationale.

Chaque fois que l’État a tenté, même maladroitement, de se rapprocher du peuple, il s’est heurté à des forces de résistance. Chaque fois que la question sociale a voulu entrer dans le cœur de la décision publique, elle a été repoussée, minimisée, caricaturée ou sacrifiée au nom de la stabilité, du commerce, des privilèges ou de l’ordre.

Mais quel ordre ? L’ordre sans justice n’est qu’une paix imposée aux pauvres. L’ordre sans État n’est qu’un marché livré aux plus forts. L’ordre sans peuple n’est qu’un arrangement entre puissants.

De la technologie et de ses limites

M. Coles a également fait l’éloge de la technologie. Il a raison de reconnaître son importance. La technologie peut moderniser l’administration, améliorer les services publics, faciliter la collecte des données, renforcer la transparence, accélérer certaines décisions et connecter l’État aux citoyens.

Mais la technologie n’est pas une pensée politique. Elle n’est pas une morale publique. Elle n’est pas un projet de société.

Entre les mains d’esprits préparés, elle peut servir le développement. Entre les mains de dirigeants imprudents, mal formés ou prisonniers d’intérêts obscurs, elle peut devenir un outil de contrôle, d’exclusion, de confusion ou d’injustice. La technologie ne remplace ni l’État, ni l’éthique, ni la compétence, ni la responsabilité.

Haïti n’a pas seulement besoin d’outils modernes. Elle a besoin d’hommes et de femmes capables de les inscrire dans une vision nationale. Sans cela, nous risquons de numériser le désordre, d’informatiser l’injustice et de moderniser les apparences d’un système qui resterait profondément inégalitaire.

Bien poser les problèmes pour trouver les solutions

M. Coles, je veux croire que les intentions sont bonnes. Je veux croire que son intervention part d’une inquiétude sincère pour le pays. Et il faut reconnaître que ce n’est pas tous les jours qu’un homme de votre position intervient publiquement dans le débat national. En cela, votre prise de parole a du sens. Elle mérite d’être écoutée, discutée, interrogée.

Mais il faut bien poser les problèmes si l’on veut réellement trouver les solutions.

On ne sauvera pas Haïti avec des raccourcis historiques. On ne reconstruira pas le pays en ignorant les pensées haïtiennes qui ont précédé. On ne réformera pas l’État sans comprendre ceux qui l’ont affaibli. On ne parlera pas du secteur privé comme s’il était extérieur à la crise, alors qu’il en est, pour une part importante, l’un des acteurs historiques. On ne bâtira pas l’avenir en traitant le peuple comme un simple décor de souffrance.

Le pays est trop abîmé pour supporter de nouvelles illusions. Il est trop blessé pour se satisfaire de discours brillants mais incomplets. Il est trop menacé pour que l’on confonde l’assurance avec la lucidité.

Haïti a besoin d’un débat sérieux, courageux, profond. Un débat qui dise la responsabilité des politiques, bien sûr, mais aussi celle des élites économiques. Un débat qui reconnaisse la faillite de l’État, mais qui ose également nommer ceux qui ont profité de cette faillite. Un débat qui ne se contente pas de dénoncer les symptômes, mais qui remonte aux causes.

Car le drame haïtien n’est pas seulement l’absence de plan. C’est l’absence prolongée d’un pacte moral entre l’État, les élites et le peuple.

Et tant que ce pacte ne sera pas repensé, tant que le secteur privé ne cessera pas de considérer le pays comme un espace d’extraction plutôt que comme une communauté de destin, tant que l’État ne sera pas reconstruit comme instrument du bien commun, nous continuerons à tourner autour du même gouffre.

M. Coles a donc ouvert une porte. Il faut maintenant avoir le courage d’entrer dans la vraie pièce : celle où se trouvent l’histoire, les responsabilités, les intérêts, les silences, les complicités et les renoncements.

C’est là, seulement là, que pourra commencer une conversation utile sur l’avenir d’Haïti.

J’aurais aimé discuter directement avec M. Coles. J’aurais aimé confronter nos lectures dans la sérénité d’un échange utile. Cela n’est pas évident. Nos routes ne se croisent pas forcément. Nos mondes ne se parlent pas toujours. Mais il y a une vérité qui nous dépasse tous les deux : Haïti demeure notre bien commun.

Et lorsqu’il s’agit d’Haïti, nul n’a le monopole de la douleur, de la lucidité ou de l’espérance. Nous avons seulement le devoir de parler juste, de penser profond et d’agir enfin avec responsabilité.

Yves Lafortune, PH.D (C)
MAP, Avocat
Miami, le 2 juillet 2026

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